Ecrit par le 5,Mar,2015 dans Blog, Commentaires de textes | 0 commentaire

Le jeu de l'amour et du hasard _Marivaux

Marivaux est un dramaturge très en vogue au siècle des Lumières. Il dénonce une société de classe, basée sur les apparences et les intérêts économiques qui ne fait pas de place à l’amour sincère, ni à la vérité des sentiments. Marivaux revendique les affinités électives et rejette en bloc le mariage de raison au profit de l’union choisie.  La pièce qui lui a valu le plus de succès, la comédie intitulée Le jeu de l’amour et du hasard, en est une véritable démonstration. Silvia craint d’épouser Dorante un jeune homme que son père lui destine. Elle décide alors de se déguiser et d’échanger de rôle avec sa servante pour mieux l’observer ; dans le même temps Dorante a eu la même idée et prend le rôle de son valet qui se passer pour lui. Les deux parents informés du travestissement des jeunes gens décident de laisser ses chances au jeu de l’amour et hasard, loin des apparences et des contraintes sociales.

Le passage en question se situe à la fin de la pièce, il s’agit d’une scène de dénouement de comédie dévolue au couple des valets. Il s’agit d’une scène de quiproquo. Elle s’ouvre sur un dialogue amoureux burlesque entre le couple des valets qui se font respectivement passer pour leur maître jusqu’à l’aveu final de leur travestissement.

Il sera intéressant de voir qu’au-delà des apparences et des classes sociales, cette scène vise à démontrer que les deux couples celui des valets et des maîtres sont égaux face à l’amour.

Nous verrons dans un premier temps pourquoi cette scène est une scène de dénouement de comédie (I) ; nous montrerons ensuite en quoi le couple des valets est émancipé au regard des valeurs des Lumières (II) ; enfin, nous analyserons la critique sociale de Marivaux (III).

 

 I- Une scène de dénouement de comédie

 

1-Des personnages et une situation propre au genre de la comédie

Arlequin et Lisette comme le démontre le diminutif –quin et –ette sont des personnages de issus du peuple, ici des valets. Arlequin est d’ailleurs un personnage-type de la commedia dell’Arte qui représente la figure du valet à la fois rusé, farceur et plein de bonhommie.  Comme le préconise le genre de la comédie, on met en scène des personnages du peuple ou de la bourgeoisie avec des intrigues qui sont le reflet de leurs mœurs. Ici le thème central est la question de l’amour et du mariage. Le mariage de raison est un obstacle à l’amour sincère et il vaut mieux s’en remettre au jeu de l’amour et du hasard, c’est-à-dire au marivaudage.

 

2-Un dénouement heureux

 

Cette scène de dénouement se termine bien comme le préconise le dénouement de comédie. A la fin tout rentre dans l’ordre. Arlequin amoureux de Lisette qu’il prend pour la fille d’Orgon, avoue son identité, et cette dernière en fait de même. Aussi, le couple de valet découvre la sincérité de leur amour au-delà des apparences. Cet amour est qui plus est possible.

 

3-Une comédie moderne proche du drame bourgeois

Nous ne sommes pas dans une comédie classique mais dans un drame bourgeois car il y deux intrigues, les deux couples qui s’adonnent respectivement au marivaudage. La pièce dure plusieurs jours et se joue dans plusieurs lieux. Par ailleurs, l’intrigue traite du thème de l’amour de façon certes comique, mais également de façon sérieuse en s’interrogeant sur la différence entre l’amour-raison et l’amour-sincère.

 

 

 II-Un couple de valets emblématique des valeurs des Lumières à la fois comiques et sérieux

 

1-Le comique de situation au service du burlesque :

 

  • Le quiproquo burlesque est un élément central dans cette scène. En effet travesti en Dorante Arlequin déclare sa flamme à Silvia qui n’est autre que Lisette elle-même Ce dialogue est burlesque puisque le couple de valet utilise un vocabulaire élevé au-dessus sa condition et cela crée un décalage comique. ARLEQUIN
    Hélas, Madame, si vous préfériez l’amour à la gloire, je vous ferais bien autant de profit qu’un Monsieur.
  • De l’aveu au masque : Arlequin fait tomber son masque le premier et Lisette continue à se faire passer pour Silvia. LISETTEIl y a une heure que je lui demande grâce, et que je m’épuise en humilités pour cet animal-là !
  • Lisette se démasque dans un troisième temps et tous deux réalisent leur identité sociale commune qui rend leur amour désormais possible.

LISETTE
Touche là Arlequin ; je suis prise pour dupe : le soldat d’antichambre de Monsieur vaut bien la coiffeuse de Madame.

 

2-Le comique de mot au service du burlesque

Les termes utilisés par les valets jouent sur un double registre tantôt élevé tantôt bas. Ainsi Arlequin qualifie ainsi Lisette : « Tout de bon, charitable Dame » et à la dernière réplique il la caractérise de « Margotte » maintenant qu’ils ont tous deux fait tomber le masque. Deux registres familier et élevé se côtoient et crée un effet burlesque. De même Lisette le nomme « cet animal là » quand elle apprend en premier son identité.

LISETTE
Il y a une heure que je lui demande grâce, et que je m’épuise en humilités pour cet animal-là !

 

3-La sincérité de leur amour les émancipe de leur condition sociale

 

L’aveu est difficile et retardé Arlequin et Lisette craignent de ne pas être aimé en retour s’ils se dévoilent. Craignant de perdre l’être aimé, Lisette et Arlequin se livrent à des acrobaties verbales pour retarder l’aveu de leur identité. La première partie de l’extrait est à cet égard particulièrement comique. L’embarras d’Arlequin est mis en évidence par ses apartés et ses tentatives maladroites pour « préparer le terrain ».

Arlequin s’inquiète de l’amour de Lisette qu’il personnifie « un mauvais gîte (…) Je vais le loger petitement « . Il remarque plaisamment dans un aparté qu’Arlequin rime avec « coquin ». Il adresse enfin au conditionnel une supplique à sa Dame :  » Hélas, Madame, si vous préfériez l’amour à la gloire, je vous ferais bien autant de profit  qu’un Monsieur.  » Il souligne ainsi la différence entre un valet et un « Monsieur » tout en essayant de la combler. Quand les deux masques tombent cela apparaît comme une délivrance pour le couple de valet. Leur amour sincère devient possible et heureux.

 

 

III-La critique sociale de Marivaux

 

Le propre de la comédie est de délivrer au spectateur un message, de l’instruire en le faisant rire. C’est le propre du castigat ridendo mores.

 

1-L’artifice des apparences

Cette scène de marivaudage burlesque démontre la barrière des classes sociales avec leurs codes et leur niveau de langue respectif.

 

2-Le mérite contre la naissance

Marivaux valorise la thématique du mérite qui lui est chère contre les privilèges de la naissance. Le Marivaudage et le jeu de l’amour et du hasard on pour unique but de chercher le véritable amour au-delà des contraintes sociales. Chez Marivaux l’amour doit se conquérir.

 

 3-La vérité des sentiments contre le mariage de raison

Cette scène de dénouement heureux fait triompher la vérité du cœur au-delà des apparences. Lisette et Arlequin s’aiment alors qu’ils ne connaissent pas leur identité respective. Marivaux remet en question le mariage de raison et revendique l’union choisie.

 

 

Conclusion :

En accord avec les valeurs du siècle des Lumières, le couple de valets, Lisette et Arlequin sont des personnages émancipés à mi-chemin entre le registre comique et le registre sérieux. Tantôt ils nous font rire par leurs acrobaties verbales et alambiquées et le décalage burlesque de la situation, tantôt ils nous émeuvent et nous touchent tant leur amour est sincère et réciproque. Au-delà de l’origine sociale, les valets sont les égaux de leur maître dans la mesure où ils éprouvent comme eux la vérité des sentiments et qu’ils aiment et sont aimés.

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